Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
TélescoPages

Un espace dédié à la musique, à la littérature, à la science, à la conscience, et au-delà

Delphine Horvilleur - Vivre avec nos morts

Dans le paysage géopolitique actuel, où les tensions entre communautés religieuses explosent, où les uns profèrent des anathèmes contre les islamophobes tandis que les autres fustigent les antisémites, dans un monde où la nuance se met de plus en plus souvent en retrait, Delphine Horvilleur est pour moi une sorte de boussole. Femme rabbin, ancienne mannequin, journaliste collègue de Charles Enderlin, une autre personnalité que j'apprécie particulièrement dans le contexte, elle a un parcours de vie très riche et incarne pour moi une intelligence à cheval entre le cerveau et le coeur. Elle incarne une vision de la judéité qui me semble, à moi qui suis agnostique, fidèle à la représentation que je me fais de cette religion, celle d'un judaïsme un peu plus à l'ancienne, respectueux des autres religions et spiritualités, respectueux des autres peuples, en profondeur. Elle est de celles et ceux pour qui Israël ne doit pas se construire sur le sang des populations locales et voisines. Elle est pour moi de la même famille de coeur qu'Amin Maalouf, de ces êtres aux identités multiples qui ont su ne pas en faire des identités meurtrières. De ces personnes qui rayonnent en leur quête de Juste. Aussi, lorsque j'ai découvert qu'elle avait écrit un petit essai intitulé Vivre avec nos morts (Petit traité de consolation) paru en 2021 chez Grasset, je me suis précipité pour l'acheter et le lire.

Et je n'ai pas été déçu. Au-delà de sa grande culture, Delphine Horvilleur est une conteuse qui tisse légendes juives et histoires bien humaines, saupoudrant le tout d'un humour qui fait du bien. Car, si le sujet du livre est bien la mort incarnée par l'ange Azraël, c'est avant tout de vie dont il est question. En tant que rabbin, l'une de ses attributions est d'accompagner les personnes en fin de vie, les familles dans le deuil, de procéder aux cérémonies d'inhumation. Ce contexte est propice à la libération d'émotions profondes, aux racines de l'humain, dont elle fait extimité. "Trouver les mots [...] est le coeur de mon travail. [...] Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l'histoire pour la première fois des clés inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction." Ces mots, elle les partage au travers d'une dizaine de tranches de vie qui sont autant de tranches de mort.

Il y a d'abord ceux prononcés après la mort d'Elsa Cayat, la psychologue juive antireligieuse, assassinée de la plus brutale des façon dans les locaux de Charlie Hebdo, où Delphine Horvilleur est présentée comme rabbin laïc à la famille résolument athée. Il y a Marc, à côté de qui sa famille de sang était passée mais qui s'était reconstruit une famille de coeur à travers un tissu d'amis et d'amours. Et qui entretenait une relation épistolaire avec Elsa Cayat. Les morts ne le seraient-ils jamais tout à fait ? Il y a Sarah enterrée en la seule présence de son fils Marc qui se considère comme un mauvais juif. Il y a l'histoire d'amitié très touchante de Marceline et Simone Veil, toutes deux anciennes déportées à Birkenau et survivantes de l'holocauste, aux caractères opposés mais bien trempés. Marceline, qui pourrait être un personnage de film, qui raconte avoir vécu une expérience de mort imminente pendant un coma, où Simone Veil lui aurait dit que son heure n'était pas encore venue. Il y a Isaac, cet enfant qui, à sa mort, a laissé ses parents shakoul, et où il a incombé à Delphine Horvilleur de répondre aux interrogations métaphysiques de son frère, dans une atmosphère d'immense chagrin. De l'importance de trouver les mots, encore et toujours... Il y a encore Ariane, Myriam dont l'obsession était de planifier ses obsèques dans les moindres détails, Moïse et Edgar, chacun avec leurs circonstances. Et enfin il y a l'ancien premier ministre d'Israël, Itsh'ak Rabin, assassiné par un fanatique religieux bien déterminé à ne pas laisser s'installer une solution pacifique pour la cohabitation avec les voisins palestiniens et dont elle a assisté à son dernier discours sur l'esplanade des Rois, agrémenté avec une maladresse touchante de la Chanson pour la Paix. Elle apprendra l'assassinat quelques minutes plus tard à la radio dans sa voiture... Azraël qui frappe sans prévenir.

De chacune de ces rencontres, Delphine Horvilleur ressort plus riche d'humain, prend conscience de parallèles avec sa propre existence, avec celles des membres de sa famille, de sa religion, du monde. A travers ces partages qu'elle nous offre, Vivre avec nos morts est un hymne à la vie tout en délicatesse et en bienveillance, qui fait du bien à l'humain. LeH'ayim !

Delphine Horvilleur - Vivre avec nos morts
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article