Comment trouver sa place lorsque l'on est une jeune fille fraîchement diplômée de lettres qui a trouvé un stage dans une structure parisienne nouvelle intégralement dédiée à l'historiographie des élites culturelles ? Comment faire à 20 ans lorsque l'on se retrouve plongée dans les années 90 dans un monde de cultureux "des beaux quartiers parisiens", masculin, bien avant la prise de conscience #MeToo ? Un entre-soi de privilèges bourgeois où règne une certaine féodalité, où chacun est à sa place, et où les femmes sont autant appréciées pour leur finesse d'esprit que pour leurs appas. Un monde où ce qui n'est pas du sérail est considéré comme plouc. C'est dans ce monde-là que nous entraîne Emmanuelle Lambert dans son livre Aucun respect, paru en 2024 chez Stock.
C'est un monde qu'elle connaît bien puisqu'il s'agit d'une tranche de vie autobiographique à peine romancée (quelques noms sont oblitérés de-ci de-là mais tout est reconnaissable). La "boîte" n'est autre que l'IMEC, l'
Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine, un temps dirigée par Jack Lang, et dont la mission est de conserver des fonds d'archives de l'édition et du monde littéraire pour offrir les meilleures conditions pour des travaux de recherche.
Emmanuelle Lambert y a en effet commencé sa carrière, d'abord comme stagiaire, puis comme employée salariée, quand l'IMEC était encore à Paris (il a depuis déménagé dans l'Abbaye d'Ardenne en Normandie). Et elle donne à voir les règles du jeu codifiées de ce microcosme, où les apparences sont reines et s'intègrent dès les études:
"En classe préparatoire, son premier contact avec les livres d'Alain Robbe-Grillet avait été pour le moins indirect. On lui avait en effet conseillé de les connaître, mais de ne surtout pas les lire. Robbe-Grillet ne bénéficiait pas cependant d'un régime particulier. Le secret était qu'il valait mieux ne pas lire les livres, pour avoir le temps d'apprendre à en parler."
La narratrice du roman est recrutée pour travailler sur les archives d'Alain Robbe-Grillet, écrivain et cinéaste, fer de lance du Nouveau Roman, dans le cadre d'une "Opération Jeune Fille" (comprendre jeune fille pas trop chère). L'objectif est de cartographier ses voyages et préparer une exposition qui lui est consacrée. Compilant d'abord des archives de presse, elle finira par le rencontrer à plusieurs reprises chez lui en Normandie, en compagnie de sa femme, Catherine, alias Jeanne de Berg, l'égérie du sadomasochisme en France, qui la trouve "très normale, tout de même". Lui travaille à sa propre gloire, quitte à écrire lui-même les préfaces et postfaces de ses propres livres qu'il signe du nom d'un universitaire australien. Il n'est plus trop lu, le sait sans doute et aime dire qu'il est "surtout connu pour sa notoriété". Et lorsqu'il est élu à l'Académie Française, il fera scandale en voulant changer le protocole de la cérémonie, préférant rester dans la provocation, une provocation qu'il poussera très loin en essayant de faire publier un manuscrit de littérature pédophile. Caprice de diva d'un autre temps...
D'une certaine manière, j'ai retrouvé un peu de l'ambiance de
Toute une moitié du monde d'
Alice Zeniter, en particulier sur le constat fait avec recul que le monde de la création est essentiellement masculin. Mais j'y ai aussi retrouvé un peu de l'esprit impertinent de
Absolument dé-bor-dée de
Zoé Shephard qui décrit une situation similaire, de façon beaucoup plus cynique et caricaturale.
Emmanuelle Lambert nous offre une peinture d'un temps où il était valorisé d'écrire des livres sur des fantasmes pédophiles, le temps de Mazneff qui suscitait l'admiration de Bernard Pivot pour ses "conquêtes" et avait une cour parmi l'intelligentsia. Ce monde est un monde parallèle, qui n'existe plus vraiment - du moins, je l'espère - tant les mentalités ont évolué et tant les femmes assument désormais de ne plus être serviles et respectueuses face à certains hommes éligibles à #balancetonporc. Un monde archivé. Et c'est salutaire.