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11 Janvier 2026
La tomate figure parmi mes fruits préférés, à tel point que quelqu'un qui me connaît bien a un jour décidé de m'offrir la bande dessinée La tomate, comme un clin d'oeil. Et il se trouve qu'au-delà du sourire, cette BD a quelque chose qui résonne profondément en moi dans l'univers qu'elle décrit et qui est malheureusement un peu trop prophétique à mon goût. Sur le mode de l'anticipation, il y est en effet décrit une France post-apocalyptique, où règne une dictature très technocratique, à mi-chemin entre le Brazil de Terry Gilliam et Soleil Vert de Richard Fleischer. La population est divisée en trois catégories, trois cercles: le premier que l'on devine être l'élite et qui maîtrise les rouages de la production, notamment alimentaire; le second qui est composé d'agents zélés et privilégiés au service de la première; et le troisième qui le reste du monde, les laissés-pour-compte qui disposent à peine de quoi survivre. Il est suggéré qu'une catastrophe basée sur les "horreurs des temps barbares" (où les humains n'ont pas utilisé leur libre-arbitre intelligemment et ont fait des guerres et laissé des populations mourir de famine) est à la base d'une reprise en main très musclée par des entreprises totalitaristes. De fait, le libre-arbitre est réduit à son minimum, la nourriture est intégralement produite par ces entreprises, l'eau est rationnée, y compris pour les employés du deuxième cercle, et tout est contrôlé. Les livres sont interdits, de même que tous les objets non conformes qui datent de ces temps barbares.
L'héroïne, Anne Bréjinski, membre du deuxième cercle, assignée au service d'épuration des objets (élimination des objets non conformes qui sont retrouvés régulièrement chez les habitants du troisième cercle) est accusée de faits que l'on va découvrir au fur et à mesure du livre. D'abord tout à fait dévouée à sa mission - elle est une employée modèle - elle récupère un jour dans un livre à éliminer un sachet de graines de tomates qu'elle ne se résout pas à détruire. Poussée par la curiosité et une sorte d'intuition, elle va mettre une graine en terre et comprendra qu'il lui faut ajouter de l'eau pour que la plante pousse (toute la connaissance des végétaux a disparu). Elle va donc faire pousser cette plante jusqu'à maturation dans le secret le plus absolu (ce qui est un crime très grave dans cette société) et c'est une découverte qui va la bouleverser au point qu'elle ne pourra plus assurer sa mission correctement.
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Avec La tomate, on est à la croisée de plusieurs dystopies Le Maître du Haut-Château, 1984 de George Orwell, Le meilleur des Mondes d'Aldous Huxley, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Et je trouve que l'actualité du moment est en curieuse résonance avec les mondes barbares tels qu'ils sont décrits, des inégalités de plus en plus insupportables entre les privilégiés et les autres, un hypercontrôle qui vire au totalitarisme avec les machines, la disparition progressive des droits humains, les technocraties et les dérèglements du vivant qui mettent l'humanité en péril.
Graphiquement, c'est une bande dessinée qui fonctionne bien et si j'ai un seul petit bémol à poser, c'est que - même si c'est probablement un effet recherché - les personnages manquent un peu de vie dans leurs expressions corporelles. Il y a quelque chose de statique qui rajoute un sentiment de froid et de mal-être dans un monde où le libre-arbitre a quasiment disparu. Une lourdeur que l'on ressent quasiment à chaque page. Un enfer froid, diamétralement opposé à la chaleur douce du rouge de ce fruit du soleil.