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15 Mars 2026
L'état d'Israël est au centre de nombreux enjeux, au coeur de l'attention internationale. C'est peu dire que le sujet est brûlant, clivant. Il semble réveiller des énergies peu avouables chez à peu près tout le monde, les uns le haïssant pour les injustices avérées et les violations en série du droit international, les autres le chérissant pour l'utopie millénariste et fragile devenue réalité, chacun se crachant au visage les pires accusations et les pires insultes depuis son propre point de vue. Bien entendu, les amalgames et les essentialisations vont bon train. Les juifs qui soutiennent la politique d'extrême droite du gouvernement israélien sont assimilés à des nazis génocidaires, ni plus ni moins, tandis que celles et ceux qui en font la critique, même modérée, même s'ils sont juifs eux-mêmes, sont accusés d'antisémitisme. Les nerfs sont à vif. La nuance, quasi absente.
Mais au milieu de cet hyperbruit subsistent quelques personnes pour qui la question mérite beaucoup mieux que ces orages émotionnels, des personnes qui essaient de comprendre, qui veulent instiller du débat, de la nuance, du doute, qui veulent chausser les lunettes des autres, qui plantent les graines de nos futures conversations un peu plus apaisées. Parmi elles, il y a Joann Sfar.
Avec son dernier ouvrage en date, le massif reportage dessiné Terre de sang, sous-titré "Le temps du désespoir", sorti aux Arènes BD début 2026, l'auteur et dessinateur s'est lancé dans un journal de bord qui démarre après l'attaque du Hamas et le massacre du 7 octobre 2023, une date dont on ne se rend sans doute pas bien compte à quelle point elle a déclenché une onde de choc existentiel au sein de la communauté juive. Joann Sfar pratique le questionnement et le dialogue dans l'extimité. Il convoque ses propres souvenirs familiaux, explore ce que c'est que d'être juif et français. Cela n'est pas sans rappeler la réflexion d'Amin Maalouf dans le magistral Les identités dangereuses. On peut être tout à la fois et même plus, cela ne devrait à aucun moment devenir un choix. Dans un monde idéal, cela ne devrait être qu'une richesse supplémentaire. Oui mais voilà, nous ne vivons pas dans un monde idéal. Dans cette société fracturée et manichéenne qui est la nôtre, les juifs de France, y compris ceux qui ne soutiennent pas la politique du gouvernement israélien, sont de plus en plus mal vus. Le vieux démon de l'antisémitisme se réveille. Les juifs de France ne se sentent plus en sécurité dans ce pays qui est pourtant complètement le leur. Cela commence à l'école avec les enfants qui sont l'objet d'insultes. Israël, malgré les bombes, malgré les fronts de guerre, est de plus en plus perçu comme le seul pays au monde où les juifs sont en sécurité.
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Du point de vue réductionniste, les juifs se ressemblent et forment une communauté homogène. Joann Sfar nous montre à quel point ceci n'est pas vrai. Terre de sang met en avant des personnes avec des opinions qui divergent dans toutes les directions, et l'on se rend compte de la complexité de cette société où l'on s'engueule à propos de tout et de rien, où l'on pratique l'autodérision, surtout concernant la politique qui offre un éventail qui va de la gauche à l'extrême droite actuellement au pouvoir. Si certains rêvent d'expansion pour retrouver le grand Israël biblique, d'autres sont très heureux avec les frontières actuelles et ne demandent qu'à vivre en harmonie avec leurs voisins. Si certains sont profondément ancrés dans la foi, d'autres sont tout simplement athées. Ce qui montre bien que la judéité dépasse le simple cadre de la religion.
Au-delà d'Israël, Joann Sfar est également allé en Cisjordanie où il a échangé avec des Palestiniens qui lui ont raconté leur quotidien, les interdictions, les humiliations aux checkpoints. Parfois la rage lui vient devant les injustices commises par sa propre communauté. L'auteur n'est pas avare en émotions, toutes le traversent.
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Terre de sang est un livre sur les gens qui parlent d'autres gens. Dieu que ça fait du bien d'entendre cette diversité de points de vue, d'opinions !
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Il est souvent question de Delphine Horvilleur et d'Anne Sinclair qui portent elles aussi une voix modérée et qui sont considérées comme des traitres par une partie de la société juive.
"Je suis au lieu déprimant au fond duquel on comprend tous les belligérants." Sans avoir la moindre idée de la façon dont l'humanité sortira de ce piège. Par la force, sans doute. Par les injustices. Par la soumission. Au fond, c'est comme ça que l'humain a toujours fait. La carte des frontières actuelles n'est-elle pas que la résultante de ces luttes pour tel ou tel lopin de terre ? Terre de sang nous montre pourtant à quel point nous sommes semblables, à quel point nous aspirons aux mêmes choses, à la même paix, au même espoir de voir fleurir nos enfants. Sous le regard interrogateur et unifié des chats de tous pays. En fin de compte, on sent le pessimisme de l'artiste Joann Sfar, qui a besoin de se réfugier dans les cordes de sa guitare, dans les morceaux de Django Reinhardt, interprétés par son ami Angelo Debarre, dans l'esthétique de Hugo Pratt et les traits de Corto Maltese. Car oui, il y a un immense besoin de beauté face à tant de sombre. Parce que l'art est la lingua franca ultime. Il cite Alpha Blondy "Jérusalem je t'aime, you can see christians, jews and muslims living together and praying. Amen." Et on se prend à rêver...
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Terre de sang - Joann Sfar - Les Arènes
Nous vivrons était le livre de l'après-pogrom du 7 octobre, Que faire des Juifs ? une réflexion sur l'histoire du judaïsme et de l'antisémitisme, avec une dimension à la fois historique, pers...