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TélescoPages

Un espace dédié à la musique, à la littérature, à la science, à la conscience, et au-delà

Ingrid Thobois - L'obsession du Bosphore

Le temps s'écoule inlassablement et nous sommes pris dans les courants de nos vies. Voilà bien longtemps que j'ai pris quelques distances avec ce lieu où je dépose habituellement pensées et émotions suscitées souvent par les mots des autres, porté par des courants qui n'avaient malheureusement rien de marin. Des courants malins dirons-nous. Mais enfin, me voici de retour. Et ce qui me ramène dans mes territoires de télescopages, c'est la poésie, et pas n'importe laquelle : celle portée par la puissante écriture d'Ingrid Thobois dans son tout dernier ouvrage L'obsession du Bosphore, publié chez Cheyne Editeur en ce mois d'octobre 2026.

70 années après que Nicolas Bouvier a conclu un périple à pied à Istanbul, Ingrid Thobois s'est lancée dans ce pari fou de quitter les eaux calmes des bassins des piscines pour les eaux salines et agitées du détroit du Bosphore. La traversée à la nage d'un tel détroit est l'expérience unique et forte d'un changement de continent opéré à la seule force primale des bras et des jambes, guidée par l'instinct animal de survie, où le corps devenu machine de labour doit comme jamais faire corps avec l'élément liquide. Mais Ingrid Thobois est faite de ce bois qu'on dirait flotté tant elle est rodée depuis l'enfance - "J'ai toujours su nager puisque je ne me rappelle pas avoir appris" - à l'exercice rythmique de la nage ainsi qu'à celui de la rythmique de la page. Pour décrire une telle expérience initiatique, il ne faut rien de moins que la puissance de la poésie. Par nature, la poésie est une façon de nager à contre-courant. Elle est de fait le véhicule idéal pour décrire ce combat à mains nues "Un, deux, trois, un, deux, trois, un mouvement après l'autre" d'une humaine contre la force hydraulique de ce bras d'entre deux mers qui éventre Istanbul de bas en haut, et la laisse tête en Europe et coeur en Asie.

Cette traversée n'est pas pour tout le monde. Et quand bien même on disposerait de qualités athlétiques et d'un mental hors du commun, le sel érode, les vagues usent, et le courant étire les distances. Il n'est pas aisé de "déjouer de l'eau les pires intentions". Initiatique, cette traversée l'est forcément. C'est une exploration de ses propres limites, une expérience de mort imminente qui nous plonge tantôt dans une revue de vie, tantôt dans l'action, tantôt dans la prise de distance contemplative, et nous offre le spectacle d'un accouchement à soi-même, d'une version essentielle de soi, où tout superflu est banni. Précisément à l'endroit où la Mer Noire accouche de la Mer de Marmara.

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